Foncière de Normandie : sauver des commerces menacés de disparition
Publié le 12 mai 2025
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Temps de lecture : 3 min
La présence de commerces et services de proximité est une condition essentielle à la vitalité et à l’attractivité des centres-villes. Pour éviter les fermetures et cessations d’activité, la Région a créé la Foncière de Normandie, qui assure l’acquisition et le portage de locaux commerciaux rendus vacants dans les villages, quartiers ou centres-bourgs.
Un commerce qui baisse le rideau, c’est un peu de l’âme d’un village ou d’un quartier qui meurt, un mauvais signal envoyé aux habitants comme aux visiteurs.
Opérationnelle depuis septembre 2021, la Foncière de Normandie est née de la volonté de la Région d’enrayer ce phénomène, à l’heure où beaucoup d’exploitants de commerces traditionnels (boulangeries, boucheries, épiceries, bars-restaurants) arrivent à l’âge de la retraite et peinent à trouver un successeur.
« Notre mission est de favoriser l’implantation et le renouvellement de commerces et de services. Nous intervenons toujours et exclusivement à la demande d’une commune ou d’une communauté de communes. Il faut que le territoire concerné soit impliqué et ait une stratégie de maintien de commerces de première nécessité ou de diversification de son offre commerciale. »
Trinidad Cador, responsable opérationnelle de la Foncière de Normandie
Proposer des loyers abordables
Une fois que la Foncière, après des études approfondies, a accepté de se saisir d’un dossier, Trinidad Cador commence par visiter les lieux, accompagnée si besoin d’un cabinet de maîtrise d’œuvre chargé d’évaluer le coût des travaux à réaliser. Elle est alors en mesure d’additionner les postes de dépenses pour envisager son plan de financement.
Il y a plusieurs cas de figure : soit le coût d’investissement peut être répercuté sur le montant des loyers. Dans ce cas, l’opération est simple : la Foncière de Normandie acquiert seule les locaux et se met en quête d’un repreneur. Soit le montant de l’investissement est trop élevé pour être répercuté sur les loyers. C’est ce qui arrive le plus souvent lorsque les locaux sont vétustes et qu’ils nécessitent des travaux importants et coûteux.
Dans ce cas, Trinidad Cador a mis au point des solutions innovantes, en sollicitant des subventions publiques ou en faisant appel à une collectivité ou à un tiers pour acquérir le bien en indivision ou en SCI. L’important est de trouver la formule qui rendra l’opération possible.
"Dans le cas de l’épicerie de Vexin-sur-Epte, note Trinidad Cador, où le prix d’acquisition était trop élevé car les propriétaires voulaient revendre la totalité, à savoir leur appartement au-dessus de l’épicerie, le fonds de commerce et les murs, la solution a consisté à séparer l’appartement du local commercial." Ainsi la Siloge (Société immobilière du logement de l’Eure), associée au projet dès le début, a accepté d’acheter le T4 et la Foncière a acquis l’épicerie, les réserves et le jardinet.
Quelle que soit la solution trouvée, le but ultime est de proposer un loyer abordable. Car sans loyer abordable, pas de repreneur à l’horizon. "Si la Foncière de Normandie fixait les loyers en cohérence totale avec son investissement, on ne trouverait aucun locataire, aucun exploitant. Or, notre structure a été créée dans une démarche de développement local et d’intérêt général. Notre mission est donc d’aller là où le privé ne va pas, de permettre la réalisation d’opérations n’offrant pas forcément un bon taux de rentabilité."
"Nous n’aurions jamais pu reprendre notre commerce sans l’aide de la Foncière et de la mairie, confirme Viviane Clouet. Vu le montant des travaux, les banques nous auraient ri au nez." Pour se rapprocher de leurs familles, son mari Bruno et elle ont en effet décidé de quitter leur Loir-et-Cher d’adoption pour revenir en terre natale et relancer la boulangerie de Blosville (Manche). Fermée durant trois ans et restée "dans son jus" des années 80, celle-ci a dû être refaite de fond en comble avant de rouvrir en mai 2024.
Restaurer l'attractivité et le lien social
Un commerce qui renaît, ce sont souvent des perspectives de développement qui reviennent. "Quand un commerce ferme, cela a des répercussions plus graves, il y a moins de familles qui viennent s’installer, donc moins d’enfants inscrits à l’école, c’est l’effet dominos."
Un commerce qui rouvre, c’est également de la proximité et de l’autonomie retrouvées, particulièrement pour les personnes qui n’ont pas de moyen de déplacement. "Les habitants ont passé trois ans à devoir faire plus de 10 km pour aller chercher leur pain, note Viviane Clouet, la boulangère de Blosville. Nous avons donc été très bien accueillis. Il faut dire que la mairie a bien fait les choses : la veille de l’ouverture elle a organisé un pot pour nous présenter à tout le village !"
Un nouveau commerce, qu’il soit de première nécessité ou qu’il réponde à des besoins émergents, est aussi et avant tout un facteur de dynamisme, de lien social et d’attractivité.
"Un endroit où les gens ont plaisir à se retrouver"
"Notre galerie-boutique Cerise Créations a ouvert il y a trois ans à Vire (Calvados) et cela a redonné un coup de fouet à la rue qui était en perte de vitesse, constate Jean-Yves Patry, vice-président de l’association qui gère le projet. Nous avons totalement transformé les locaux, aujourd’hui c’est une belle et grande boutique, tout près de la place. Nous avons une cinquantaine de clients, dont certains viennent d’assez loin, qui sont présents à tous nos vernissages et aux autres événements que nous organisons. C’est devenu un endroit où les gens ont plaisir à se retrouver. Les touristes aussi sont surpris et contents de trouver un tel lieu à Vire. Et en plus on répond à un vrai besoin car il y a très peu de lieux où les artistes peuvent exposer dans le secteur."
Reprise d’un restaurant de campagne : "La Foncière de Normandie a cru en moi"
Dix-huit mois seulement après sa reprise par Valérie Hamon, l’unique restaurant de Landisacq, 800 habitants, a déjà tout d’une institution locale. Avec l’appui de la Foncière de Normandie, l’entrepreneuse de l'Orne est en train de réussir son pari.
Entrepreneurs, agriculteurs, ouvriers, retraités et gens de passage sont comme chez eux dans son établissement. Valérie Hamon, patronne d’Ô P’tit Bonne Heure le voulait ainsi : "Mon objectif était de recréer un restaurant convivial, comme chez maman". Sa cuisine simple et locale a rapidement convaincu les routiers de s’y arrêter. "J’ai fait une étude de marché. J’ai vu qu’il y avait une école, une boulangerie, une épicerie. Et surtout, nous sommes sur l’axe Paris-Granville. Il y a beaucoup de camions de marchandises, de livraisons et de touristes."
Le midi, elle propose un menu à 16 € avec un buffet pour l’entrée. Après le service, le ménage et la préparation de sa salle pour le lendemain, elle prépare des sandwichs frais pour les routiers. Ils sont quelques-uns à dormir dans leur camion sur le parking, en face de son restaurant.
Les semaines sont denses. Valérie est en poste dès 6h du matin jusqu’au soir, 6 jours sur 7 lorsqu’elle propose des repas de groupe, un samedi midi par mois. Elle en assure la publicité dans l’hebdo local, L’Orne combattante. Le bouche-à-oreille fait le reste.
"Mes clients c’est sacré"
L’histoire de Valérie est celle d’un retour à l’entreprenariat, largement encouragé par son mari et après une longue parenthèse de 15 ans. "Il a vu à la télé SOS Villages avec Jean-Pierre Pernaut et il m’a dit : reprends un restaurant, tu seras plus souriante et plus épanouie."
Après sa première affaire à Pont d’Ouilly, elle était devenue vendeuse en boulangerie jusqu’à se retrouver à mi-temps pendant le Covid. "Il me faut de la couleur, de la gaieté. Ici c’est mon buffet, la déco c’est comme chez moi." L’enthousiasme est de retour : "Mes clients c’est sacré".
La relance de ce restaurant, c’était le projet de la mairie en partenariat avec la Foncière de Normandie et l’intercommunalité Pays du Bocage. Forte de son CV et d’une motivation sans faille, Valérie Hamon a décroché le bail commercial. Chaque mois, elle paie à la Foncière, propriétaire des murs, un loyer de 1 000 € pour exploiter le restaurant et bénéficier du logement.
La Petite surface, épicerie-cantine (mais pas que) à Vexin-sur-Epte, dans l'Eure
A Vexin-sur-Epte aussi, les habitants ont désormais un lieu où se retrouver. Grâce à Laurence Pelletier et Cécile Punzo.
"Laurence et moi on se croisait sur le marché. Elle m’a entendu dire que je cherchais un emploi en complément de mon activité de savonnière. Avant cela j’ai exercé d'autres métiers, dans le commerce d’ameublement puis comme assistante maternelle. Laurence avait ce projet de reprendre l’épicerie du village que les propriétaires cherchaient à revendre, elle m’en a parlé."
Enseignante durant une trentaine d’années, Laurence souhaitait en effet changer d’horizon professionnel. "J’avais envie de développer des choses sur le territoire. Quand j’ai su que l’épicerie cherchait un repreneur, je me suis dit pourquoi pas. Ça s’est fait comme ça, un peu à l’instinct."
Petit à petit, l’idée de travailler ensemble fait son chemin et elles décident de s’associer. "On partageait les mêmes valeurs mais on ne se connaissait pas vraiment et on ne connaissait rien à l’épicerie !"
"On n’avait pas envie d’un lieu où les gens ne font que passer à la caisse"
Au terme d’une année de démarches et de négociations, pilotées par la Foncière de Normandie, elles ouvrent en mars 2023, après avoir mis à profit cette période pour se former, monter des dossiers de subvention et affiner leur projet.
C’est ainsi que leur vient l’idée d’ajouter une partie restauration. "C’était un bon moyen d’éviter les pertes, de légumes ou autres. Et on n’avait pas envie d’un lieu où les gens ne font que passer à la caisse. On avait envie de diversifier nos compétences, on avait peur de s’ennuyer en ne faisant que de la vente. Notre but est aussi de valoriser le bien manger, de faire connaître les produits locaux, c’est quelque chose qui nous tient à cœur."
Aujourd’hui, leur Petite surface est devenue ce qu’elles avaient envie qu’elle soit : un lieu de convivialité, où on vient aussi bien chercher le kilo de farine ou de pommes qui nous manque que partager un repas avec des amis, s’approvisionner en yaourts et fromages fermiers, découvrir de nouveaux producteurs locaux ou discuter d’un projet.
"On est à l’écoute des besoins. Les gens viennent nous proposer des idées d’ateliers qu’ils ont envie d’animer et on leur ouvre notre lieu." Il y a déjà eu des ateliers d’écriture, de lecture, de dessin, de pratique artisanale (vannerie, tricot, fabrication de bijoux), des contes pour enfants...
"Avant c’était une épicerie traditionnelle, pas vraiment investie dans le relationnel. Les clients y trouvent plus de chaleur et une offre davantage tournée vers les produits locaux et le bio. On a des clients qui ne viennent que pour ça. Cela nous permet de capter une clientèle différente, dont les touristes."
Pour étendre et diversifier encore leur clientèle, elles ont ouvert en février 2025 un deuxième magasin à Ecos, un village voisin. "Il y a eu un appel à projets de la mairie de Vexin-sur-Epte qui voulait ouvrir une épicerie à Ecos car il n’y en avait pas. On s’est dit qu’il valait mieux que ce soit nous que d’autres ! Et ça nous permet de réaliser des économies d’échelle et de réduire un peu nos charges."
La Foncière de Normandie en chiffres
Société d’économie mixte (SEM), la Foncière de Normandie est dotée d’un capital de 5 millions d’€ répartis entre divers actionnaires dont la Région est majoritaire :
- Région Normandie : 3 millions d’€ (60%)
- SHEMA : 500 000 € (10%)
- Normandie Participations : 500 000 € (10%)
- Caisse des dépôts et consignations : 500 000 € (10%)
- Caisse d’épargne de Normandie : 175 000 € (3,5%)
- Etablissement public foncier de Normandie : 162 500 € (3,25%)
- Territoire et habitat normand : 162 500 € (3,25%)
La Foncière s’appuie également sur le réseau des consulaires (Chambres de métiers et d'artisanat, Chambres de commerce et d’industrie) et des fédérations professionnelles pour l’accompagner dans la sélection des candidats à la reprise.
Depuis septembre 2021, la Foncière de Normandie a déjà pris en charge 40 dossiers de locaux commerciaux à "ressusciter" : 35 d’entre eux auront été livrés d'ici décembre 2025 et 5 d'ici fin décembre 2026, parfois au terme de réhabilitations lourdes et de recherches de financement complexes. Si l’on y ajoute les projets en phase d'instruction, on arrive à 115 dossiers ouverts dans toute la Normandie.
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