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Noireau

Eau potable en Normandie : la pression du réchauffement climatique

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Le réchauffement climatique a des conséquences sur la ressource en eau potable en Normandie. La quantité d’eau se réduit à mesure que le niveau des rivières et des réserves souterraines s’amenuise et que les besoins augmentent. Sa qualité se dégrade du fait notamment des transferts de pollution vers les masses d’eau. 

Dans la Normandie verte et bocagère, l’eau, à première vue, ne semble pas manquer. Pourtant, des conflits d’usage sont déjà en latence dans certains secteurs où la ressource en eau est en tension l’été et où se font ressentir des problèmes de quantité et de qualité de l’eau. Les problématiques vont s’accentuer avec le changement climatique, et auront un impact sur l’approvisionnement en eau pour la consommation humaine et les activités économiques, mais également sur la biodiversité et les fonctionnalités des rivières. Pour préserver la ressource en eau, des collectivités agissent.

La ressource en eau en Normandie à l’horizon 2100

En Normandie, 50 % de l’eau consommée est destinée à l’alimentation potable, 48 % à l’industrie et 2 % à l’agriculture, pour les besoins d’irrigation et d’alimentation du cheptel (chiffres 2018 de la Banque nationale des prélèvements et eau). L’eau destinée aux usages de l’eau potable et de l’irrigation agricole provient à plus de 80 % de la ressource souterraine. Mais ce n’est pas vrai partout, selon les caractéristiques géologiques des territoires. Dans les territoires au nord de la Seine, sur le bassin parisien, l’eau est principalement puisée dans la nappe souterraine. Mais dans les territoires normands du massif armoricain, la Manche et une grande partie du Calvados et de l’Orne, les roches (granite, schiste et grès) sont peu perméables et très peu poreuses. Les réserves souterraines sont donc moindres et les nappes d’eau plutôt superficielles. Plus d’un quart de l’eau potable consommée provient des eaux de surfaces. 
 

L'analyse du GIEC normand sur 25 rivières

Sur les bassins versants, alimentant les fleuves côtiers, le réseau hydrographique est dense. Une multitude de cours d’eau, alimentés par les pluies, mais aussi par les nappes souterraines quand la ressource est suffisante. Or quand celle-ci vient à manquer et que se succèdent des étés chauds et secs, comme c’est le cas en Normandie depuis 2017, la quantité d’eau disponible en surface diminue. L’Observatoire national des étiages (ONDE) constate, depuis 2012, une multiplication des assecs dans les cours d’eau situés en tête de bassin versant et des débits inférieurs à ceux des années précédentes. L’analyse du GIEC normand (Groupe d’experts normands sur l’évolution du climat) sur le débit de 25 rivières réparties sur le territoire normand sur une période de vingt ans (1999-2020) semble confirmer cette tendance. Le problème est aussi qualitatif. Les eaux superficielles sont plus vulnérables aux pollutions diffuses et le phénomène de ruissellement est accru par les événements pluvieux intenses. 

Protéger les cours d’eau : un enjeu majeur 

Dans l’ouest du département de l’Orne, sur le territoire de Flers agglo, à cheval sur trois bassins versants, Noireau, Rouvre et Mayenne amont, la majorité des points de pompage se situent sur les rivières. Pour préserver la ressource en eau, la qualité des milieux aquatiques, et limiter l’impact des inondations par crue ou ruissellement, les collectivités mettent en place un panel d’actions sur des enjeux actuels de gestion de l’eau : protection dans le Plan Local d’Urbanisme et plantation de haies bocagères, restauration écologique des cours d’eau… Focus sur les bassins versants de la Rouvre et du Noireau. 

Planter des haies pour éviter les transferts de polluants vers les cours d’eau

« Il faudra attendre une quinzaine d’années pour que la haie arrive à maturité. »

Christophe Beaumont, le technicien rivière et bocage du syndicat mixte de restauration de la Haute Rouvre

Sur le bassin de la Rouvre, dans l’Orne, un syndicat mixte, qui regroupe quatre collectivités, porte un programme de restauration et de plantation de haies pour limiter le transfert de polluant vers les cours d’eau. 

Les essences ont été plantées l’hiver dernier. Les petites tiges émergent d’un talus encore vierge, protégé par un paillis de copeaux. "Il faudra attendre une quinzaine d’années pour que la haie arrive à maturité", prévient Christophe Beaumont, le technicien rivière et bocage du syndicat mixte de restauration de la Haute Rouvre. Sur une autre parcelle, une haie plantée en 2012, lorsqu’a démarré le programme, présente déjà de beaux spécimens d’arbres de hauts jets - merisiers, chênes, châtaigniers ou noisetiers – de buissons et d’arbustes. "Il faut trois ou quatre espèces en strates différenciées pour recréer de la biodiversité", poursuit le technicien. Ici, l’agriculteur a accepté de découper sa parcelle pour planter une haie qui permettra de limiter le ruissellement sur ses terres. Une petite victoire pour Christophe Beaumont, qui sait la tâche immense. 

La Rouvre, dans l'Orne

La Rouvre parcourt 45 kilomètres avant de se jeter dans le fleuve Orne en Suisse-Normande. En amont, elle traverse une région  bocagère de culture et d’élevage relativement plane. C’est ici que se posent principalement les problèmes de ruissellement et de transfert de polluant vers le cours d’eau.

Des rivières "à angle droit"

« Il a fallu quelques années pour se rendre compte des conséquences désastreuses sur l’état des rivières »

Christophe Beaumont

Le bassin versant de la Rouvre couvre un territoire de 310 km2, sur lequel coulent 360 kilomètres de cours d’eau, depuis la forêt des Andaines, au sud du département, jusqu’en Suisse-Normande. Un territoire sur lequel veille le syndicat mixte de restauration de la Haute Rouvre, qui regroupe les collectivités de Flers Agglo, Argentan Intercom, les communautés de communes Andaines-Passais et Val d’Orne. Avec pour mission de protéger et reconquérir la qualité des eaux de rivières. 

Mais il n’a pas toujours eu ce rôle. Dans les années 1970 et 1980, sur ces terres d’élevage et de polyculture en tête du bassin de la Rouvre, le syndicat a accompagné les grands projets de remembrement intensif, avec pour mission « l’assainissement des terres agricoles ». Afin de réorganiser les parcelles, des haies ont été arrachées et des zones humides asséchées, des rivières déplacées dont le gabarit a été élargi, créant parfois les tracés « à angles droits » qu’on lit encore sur les cartes.

L’érosion des sols est un phénomène de déplacement des matières à la surface de la couche terrestre. En hiver, les sols gorgés d’eau n’absorbent plus et l’eau, chargée de particules, ruisselle jusqu’aux fossés et cours d’eau en l’absence de talus. Au printemps et à l’été, les sols limoneux forment une croûte imperméable en surface (croûte de battance) dans laquelle l’eau ne s’infiltre pas, notamment lors des épisodes de pluies intenses. 

En 1986, l’Etat prend un premier arrêté de protection de biotope pour interdire certaines pratiques et protéger le lit mineur de la Rouvre. Au début des années 2000, sous l’influence de l’Agence de l’eau, le syndicat va radicalement changer de mission pour restaurer les cours d’eau et préserver les milieux aquatiques. La Région Normandie finance le poste de technicien rivière et bocage chargé de cette nouvelle mission. Christophe Beaumont est recruté en 2001 par le syndicat. Il devient l’interlocuteur des agriculteurs dans un tout autre type de négociation. Il n’est plus question d’assécher les zones humides, qui sont des îlots pour la biodiversité. Il faut protéger les berges par l’aménagement de clôtures et de points d’abreuvement pour les troupeaux. 

La haie bocagère

À la base du bocage et de son paysage caractéristique, la haie bocagère est composée de plusieurs essences d'arbres et d'arbustes disposés en strates différenciées. Elle servait autrefois de délimitation de propriété entre les parcelles cultivées, de clôture naturelle pour le bétail, fournissait le bois de chauffe et coupait les vents. Les grands projets économiques de remembrements intensifs entre 1960 et 1980 ont modifié le paysage en laissant place à de grandes parcelles d’agriculture intensive. De nombreuses haies ont disparu, les plus anciennes se sont dégradées. Le syndicat mixte de restauration de la Haute Rouvre plante de nouvelles haies (ici les haies plantées à l’automne 2020).

Lutter contre l’érosion

Après plus de dix ans de mise œuvre de travaux de restauration de cours d’eau, la priorité du syndicat devient la lutte contre l’érosion des terres agricoles. L’enjeu est double. Il faut limiter les transferts en pesticides dans les cours d’eau, en amont du point de captage d’eau potable de Pointel sur la Rouvre. Et éviter que les matières en suspension issues des sols limoneux ne viennent colmater le fonds des rivières et nuire à la faune aquatique, en particulier les espèces protégées comme la loutre, le saumon atlantique, la mulette perlière et la lamproie de planer. "D’autant que ces particules qui partent dans les rivières sont perdues pour la fertilité des sols", ajoute Christophe Beaumont. L’argument sert à convaincre les agriculteurs. 

Station de pompage de la Rouvre à Pointel

Station de pompage de la Rouvre à Pointel

Station de pompage de la Rouvre à Pointel (« La Laudière »), près de Briouze. L’eau pompée à la rivière est acheminée jusqu’à l’usine de production d’eau potable du Houlme, à Saint-Hilaire de Briouze, qui dessert 15 500 habitants (dont une partie de Flers Agglo : Athis Val de Rouvre et Briouze). La Rouvre fournit en moyenne 80 % de l’eau traitée dans cette usine. Lorsque le débit de la Rouvre n’est plus suffisant, ou la qualité de l’eau insatisfaisante, la station de pompage de La Fresnaye au Sauvage (« Grande Ile ») sur l’Orne, prend le relais. 

En 2012, le syndicat, en partenariat avec la CATER COM (Cellule d’Animation Technique pour l’Eau et les Rivières Calvados Orne Manche) établit une méthode de diagnostic de terrain pour repérer les parcelles les plus vulnérables au ruissellement et à l’érosion : 5 300 ha, 1985 parcelles et 518 km de haies font l’objet d’un diagnostic. Les parcelles situées sur le bassin d’alimentation du captage de Pointel seront traitées en priorité. 

« La solution la plus optimale, c’est la haie sur talus. Elle arrête le ruissellement, fixe la terre et favorise la biodiversité. »

Christophe Beaumont

« À partir de là, je vais étudier chaque parcelle, rencontrer les propriétaires et faire des propositions, explique Christophe Beaumont. Mon job, c’est d’expliquer, négocier et promouvoir nos actions. Il faut que le projet soit accepté et validé par les propriétaires. » Déplacer une entrée, ériger un talus ou une bande enherbée autour de la parcelle, créer une mare « tampon », planter un bosquet ou une haie sont les aménagements proposés par le syndicat.

Le syndicat est le maitre d’ouvrage des travaux, qui sont financés par l’Agence de l’eau Seine-Normandie, avec un reste à charge pour le propriétaire de 10 à 15 %, afin de l’impliquer dans le projet. Le syndicat signe une convention avec le propriétaire et s’occupe de tout, de A à Z : diagnostic, autorisations, appel d’offres et suivi des travaux. Depuis 2012, 74 conventions ont été signées ; dix-sept kilomètres de haies sur talus et sept kilomètres de haies à plat ont été plantés. 

Protéger les haies existantes dans le plan local d’urbanisme

Depuis deux ans, Flers Agglo s’est engagé, avec ses partenaires (Agence de l’Eau Seine Normandie, CATER, Chambre d’agriculture et Département de l’Orne), dans un travail d’inventaire exhaustif des haies bocagères de son territoire, visant à protéger les haies bocagères à plus forts enjeux. Ces haies identifiées, ainsi que les arbres remarquables, font l’objet d’une protection particulière dans le cadre du futur Plan Local d’Urbanisme Intercommunal (42 communes). Leur suppression est soumise à déclaration préalable et à replantation (linéaire et caractéristique identique). En parallèle, Flers agglo est engagé dans des programmes de plantation de nouvelles haies, avec le Syndicat de la Rouvre depuis 2012 (lire ci-dessus) et sur un programme annuel de replantation de haies, financé par  la Chambre d’agriculture de l’Orne et le Conseil départemental. L’opération a permis de planter plus de dix kilomètres de haies cette année et sera reconduit entre novembre 2021 et mars 2022. Un technicien bocage sera également recruté en 2022. 

Restaurer les cours d’eau pour améliorer la qualité de l’eau et la biodiversité

Sur le bassin versant du Noireau, dans l’Orne, L’Entente Noireau, qui réunit trois collectivités, porte un programme de restauration écologique des cours d’eau pour limiter les dégradations et favoriser la biodiversité. 

« Renaturer ». Dans le quartier Saint-Sauveur, au nord-est de Flers, le terme prend tout son sens. Il y a un demi-siècle, pour étendre la ville, on a enterré sous des mètres de remblais un petit cours d’eau, la Fouquerie, affluent de la Vère, qui elle-même se jette dans le Noireau. Dans son conduit en béton, la rivière n’héberge plus aucune espèce vivante. À l’automne 2020, Flers Agglo a réouvert 230 mètres de rivière et recréé 3 000 m2 de zones inondables qui deviendront, à terme, des zones humides. Sortie de sa buse, l’eau serpente le long d’une coulée verte où l’on a planté des arbres, aménagé un cheminement piétonnier et une piste cyclable. 

La Fouquerie a retrouvé un cours naturel à l’air libre.

3 mois de travaux ont été nécessaires au terrassement

« Nous avons creusé une tranchée sinueuse pour retrouver une forme naturelle de cours d’eau. »

Olivier Houdayer, technicien rivière à la Direction de l’Aménagement de Flers Agglo

Les poissons - chabots, vairons et truites - commencent à revenir, et bientôt les  amphibiens et les oiseaux. « L’hiver, la zone humide va s’engorger d’eau et la restituer l’été pour alimenter les cours d’eau. En cas de fortes précipitations, l’eau captée ici n’ira pas inonder la ville. » Le terrain était communal, le montage financier complexe et ce type de projet est rare. Mais il illustre bien toute l’ambition du programme de restauration écologique menée depuis 2015 par les collectivités du bassin versant du Noireau, réunies au sein de l’Entente Noireau (Flers Agglo,  Domfront-Tinchebray Interco et l’Intercom de la Vire au Noireau). 

Clôtures, abreuvoirs, franchissements… 

Le bassin versant du Noireau couvre un territoire de 300 km2, dont la moitié se situe sur Flers Agglo. Comme le bassin de la Rouvre, il est constitué d’une multitude de petits cours d’eau en tête de bassin, sur un massif granitique, avec peu de nappes phréatiques. La ressource en eau dépend donc en grande partie des rivières. Or, les débits diminuent, particulièrement en été, et la qualité de l’eau se dégrade du fait des transferts de polluants, liés à l’érosion des terres agricoles ou aux rejets en zone urbaine. 

Sur le terrain, Olivier Houdayer sensibilise et informe les riverains, conseille et assure la maitrise d’œuvre des travaux. En amont, il règle tous les aspects réglementaires et passe les marchés. Pour chaque projet, une convention est passée avec le propriétaire, qui s’engage à entretenir les aménagements réalisés. 

Bilan de 3 ans de travaux sur le Noireau (1ère tranche)

  • 20km entretenus en bordure de rivière
  • 1km de végétation replantée
  • espèces invasives comme la Basalmine enlevées 2 fois par an sur 16km
  • 25km de clôtures posées 
  • 200 abreuvoirs installés
  • 60 ouvrages de franchissement de cours d'eau réalisés

Création d’une "rampe à enrochement". À l’emplacement de cet ancien moulin sur la Visance, affluent de la Vère, une chute d’eau de deux mètres empêchait le passage des poissons migrateurs. Le cours d’eau a été détourné le temps de casser la roche pour étager la chute, en quatre bassins successifs.

Les travaux portent aussi sur la continuité écologique des cours d’eau. Les ouvrages, essentiellement d’anciens moulins, sont arasés ou aménagés pour que les poissons puissent remonter le cours d’eau. Parfois, des buses installées pour le passage des bêtes ont coupé la rivière. 

Le lit de la rivière du Noireau rouvert pour les poissons

Le passage des poissons

Le passage du bief (canal de dérivation) d’un ancien moulin, sur le Noireau, était infranchissable pour les poissons. Avec le propriétaire, il a été décidé de conserver le canal de dérivation et de rouvrir le lit naturel de la rivière. En aval du moulin, un répartiteur (système de dalle en pierre) sépare le Noireau en deux : 30 % de l’eau file vers le bief et 70 % suit le cours naturel. Les deux cours se rejoignent quelques centaines de mètres plus loin. 

« Chaque fois que je peux, je plante un arbre. »

Olivier Houdayer

Fin 2020, une centaine de jeunes arbres ont été plantés le long du Noireau et neuf cents autres seront plantés en 2021 en bordure de cours d’eau, pour consolider les berges, rafraîchir l’eau en été et héberger les oiseaux.

Dialogue citoyen

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